texte: Philippe HUET photos : Martine PRUNEVIEILLE

Du haut des minarets, les muezzins achèvent la prière du soir tandis qu'un soleil brûlant embrase l'horizon. Mohammed, le raïs (le capitaine) de la dahabeya, sangle les voiles le long du grand mât. Ali, le cuisinier, impeccable dans sa galabieh blanche, apporte les olives et les poivrons marinés. L'air est tiède, la nuit silencieuse. La dahabeya est amarrée sous les grands arbres qui bordent l'île des Crocodiles, tout près de Louxor. Les deux compères égyptiens proposent alors une initiation à la fameuse chicha, une pipe à eau. Le tabac doux et fruité se consume dans une coupelle en cuivre, la fumée qui passe par un tuyau puis dans l'eau donne une agréable sensation de fraîcheur quand on l'inhale. La nuit s'annonce pleine de songes.
Au petit matin, lorsque le soleil commence à enflammer la Vallée des Rois, sur l'autre rive, le bateau s'anime. C'est le moment où, voyageur d'un autre temps, on apprécie la douceur d'un jus d'orange frais. Mohammed et son équipage larguent alors les amarres et hissent les grandes voiles. L'embarcation s'éloigne de la berge, glisse en remontant le courant au beau milieu du fleuve sacré, direction Assouan. Une croisière sur le Nil en dahabeya est un vrai rêve. On navigue à son rythme, on s'arrête au hasard des rencontres: un jeune pêcheur qui vend son poisson, un village à visiter, une halte au milieu de la campagne égyptienne... le plaisir à l'état pur.
Au XIXe siècle, les dahabeyas transportaient princes et princesses, pachas, hauts dignitaires et voyageurs entre Alexandrie, Le Caire, Assouan et Abou Simbel. Il n'en reste plus que
trois en état de naviguer. Alors qu'elle croupissait sur les bords du fleuve, Didier Caille en a racheté une, puis l'a restaurée. C'est aujourd'hui un vrai bateau de collection: deux cabines doubles et deux simples, un carré central agrémenté de sofas et d'une multitude de fenêtres et, au dessus, une immense terrasse surmontée d'un dais pour les repas. L'après midi, Ali et Mohammed vous invitent à une partie de jacquet (ou backgammon). C'est le moment d'apprendre quelques mots d'arabe, très utiles pour marchander dans les souks.
La vie à bord du bateau est délicieuse, et Ali cuisine des merveilles: succulents tajines au bœuf aubergines et feuilles de choux au coriandre roulées et farcies avec du riz et de la viande (les fameux mâchis), tilapias, ces petits poissons plats que l'on mange frits, loukoums aux amandes ou à la pistache, un cortège de délices sans cesse renouvelés.
Après Louxor, l'embarcation fait halte devant les merveilles qui jalonnent le Nil: Esna et son temple dédié à Khnoum, le dieu à tête de bélier, Edfou et le grand temple d'Horus, Kom Ombo et ses crocodiles sculptés. Quelques jours plus tard, c'est une arrivé remarquée à Assouan au milieu des felouques qui valsent autour de l'Île Eléphantine. On descend alors acheter épices et souvenirs dans l'extraordinaire souk plein de couleurs, de bruits et de senteurs. Retour d'Assouan. Deux jours plus tard, la dahabeya se paie le luxe d'un passage devant Louxor et ses temples. Toutes voiles dehors, le bateau semble retrouver une seconde jeunesse, voguant allégrement sur les eaux du grand fleuve, puis glissant sur son aire pour aller s'immobiliser le long de son île, sous les grands filaos, comme il y a plus d'un siècle.

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