Parcourir le Nil à bord d’un bateau du XIXe siècle

texte: Marine LAMOUREUX




Louxor, capitale touristique de l'Égypte, à 500 kilomètres au sud du Caire. Sur les rives du Nil, des, centaines de ferries, véritables immeubles sur l'eau, sont alignés, identiques, les uns derrière les autres. Il y en aurait environ quatre cents à sillonner chaque année le Nil entre Louxor et Assouan, déversant leur flot de touristes au pied des temples de la Thèbes antique ou de la Vallée des Rois, dont les entrailles sont creusées de tombes de Pharaon. Des rangées d'embarcations grossières, auxquelles un petit bateau à la coque effilée, une dahabeya surgie du passé, semble faire un pied de nez. Amarrée un peu plus loin, là où le quai cède aux bancs de sable, l'embarcation du XIXe siècle déploie un charme insolent, vestige d'une époque où la bourgeoisie européenne passaient plusieurs mois à parcourir le Nil, au gré des vents ou du courant.

Quatre cabines et un carré central laqués bleu et blanc

Il y a dix ans, un Français bourlingueur s'est mis en tête de lui redonner vie et d'y accueillir quelques chanceux à bord pour une croisière cousue main. Quelques semaines par an, il propose dé découvrir l'Égypte par ses chemins de traverses, loin des circuits balisés, comme il y a un siècle. " Lorsque j'ai acheté cette dabaheya, elle était. échouée sur un banc de sable, abandonnée " , raconte Didier Caille, qui possède l'une des quatre dernières embarcations de ce genre en égypte. " Je suis immédiatement tombé sous le charme. "
Le bateau à voile, entièrement en bois, se distingue des felouques, petits voiliers du Nil, par sa taille et son allure. Longue de trente mètres, sa dahabeya, est un petit appartement sur l'eau, auquel le Français, écumant les bouquinistes de la Seine à la recherche de photos d'époque, a redonné son cachet. Quatre cabines et un carré central laqués bleu et blanc, surmontés d'un pont en bois que tractent deux larges triangles de toile mouvants aux caprices du vent. Au XIXe siècle, la dahabeya était particulièrement adaptée aux voyages en Égypte, jusqu'à ce que se multiplient les bateaux à Vapeur.
Les rives du Nil, régulièrement inondées par les crues, ne disposent pas, alors, de routes carrossables, tandis que la ligne de chemin de fer n'atteint Assouan qu'en 1895. Lors de la campagne d'Égypte (1798 1801), Bonaparte dispose de sa propre dahabeya, baptisée Italie. Un peu plus tard, Champollion, ou encore Flaubert, parti fin 1849 à la découverte du pays, choisiront aussi ce mode de transport, appelé " cange " à l'époque. " Nous sommes partis du vieux Caire par un bon vent du Nord, nos deux voiles entrecroisant, leur angles se gonflaient dans toute leur largeur ", écrit le romancier de retour à Paris, évoquant " la cange (qui) allait penchée, sa carène (qui) fendait l'eau.
Flaubert passe près de quatre mois sur le fleuve à bord du bateau. À l'époque, il faut plus de trente jours pour descendre le Nil à l'aide du courant et jusqu'à trois mois pour le remonter à la voile, lorsque les vents sont favorables. Sinon, restent les rames, le halage ou la patience. Didier Caille a apporté quelques améliorations, à commencer par un petit remorqueur, auquel il fait appel lorsqu'il n'y a pas de vent. On ne s'éclaire plus aux lampes à pétrole grâce à un groupe électrogène, qui alimente aussi une petite salle de bains et des sanitaires dont on se passait il y a cent ans.
Pour le reste, rien n'a changé. Trois ou quatre matelots s'attellent à hisser les voiles de coton beige, souvent avec peine. Enchevêtrement de cordages, cliquetis métallique des poulies. Le tissu se déploie, claque, se plisse, puis claque à nouveau. Jusqu'à ce que, sous l'œil attentif du " Raïs ", le capitaine, le vent s'engouffre enfin de toute sa puissance dans la toile. Dès lors, succède à. l'agitation du départ une sensation d'harmonie, de plénitude. Le bateau épouse le fleuve et ses abords, qui semblent raconter une Égypte immuable.

Une scène en chasse une autre à mesure que glisse le bateau

Un héron s'échappe des roseaux dans un claquement d'ailes. Une traînée de cormorans blancs file au ras des flots tandis que sur la rive, un homme trottine à dos d'âne le long des champs de bananiers. Une scène en chasse une autre, à mesure que glisse le bateau, qui interrompt parfois sa course nonchalante, pour un besoin ou une envie. Recoudre un morceau de toile déchirée, acheter du poisson, lorsqu'une barque de pêcheurs vient à frôler l'embarcation. Visiter un temple, que l'on rejoint à vélo ou en calèche, à travers les rues animées du souk, comme à Edfou.
De ce coin de l'Égypte, on ne voit pas tout, loin s'en faut. Mais peu importe. On en rapporte l'essentiel : le sentiment d'avoir saisi un peu de l'âme du pays.

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