texte: Philippe HUET photos : Martine PRUNEVIEILLE

Le soleil se lève à peine, mais les plus matinaux sont déjà sur le pont, attablés devant les petits pains grillés, les yaourts et les fruits frais, pour profiter de la fraîcheur. Depuis deux jours, la Dahabeya bleue et blanche est amarrée à l'ombre des grands arbres qui bordent l'île des Crocodiles, près de Louxor. C'est un de ces voiliers que possédaient autrefois les princes et les hauts dignitaires pour remonter confortablement le Nil jusqu'à Abou Simbel. Il n'en reste plus que trois exemplaires en Égypte, et sans l'obstination de Didier Caille, son actuel propriétaire, celui-ci aurait pourri au bord du fleuve.
Rebaptisé "Vivant Denon", la dahabeya a été restaurée selon les plans de l'époque : deux cabines doubles et deux simples, à l'ambiance toute oriental. Il y a aussi un beau salon agrémenté de sofas, de coussins et de nombreuses gravures et sculptures égyptiennes. L' immense pont supérieur est, lui, abrité par un dais. Bref, voilà un vrai bateau de pacha pour vivre, entre amis, une croisière de rêve.
Bien installé dans les sofas de coton écru, on potasse à loisir les bouquins sur l'Égypte, avant de visiter les sites à bicyclette, le moyen idéal pour visiter les cités pharaoniques. Une crevaison ? Un coup de fatigue ? La gentillesse des Égyptiens n'a d'égale que leur disponibilité. Vous trouverez toujours une voiture pour embarquer le vélo et le rapporter, réparé, dans le quart d'heure. Ou bien un taxi pour rentrer plus vite déguster le tagine de bœuf ou les aubergines farcies préparées au village par la femme de Mohamed, le capitaine.
Mais, ce matin, on appareille. Direction Assouan. Mohamed et son équipage s'affairent sur le pont, larguent bientôt les amarres, hissent les grandes voiles blanches. La dahabeya s'éloigne lentement de la berge. Elle glisse en silence en remontant le courant, au beau milieu du fleuve. Ici, on navigue à son rythme. On s'arrête où on veut et quand on veut, au hasard des rencontres, au gré des besoins du bord : un jeune pêcheur en barque qui vend son poisson, un petit village à visiter, une halte pour le plaisir dans la campagne, parmi les palmiers et les champs de canne à sucre. Et puis, le soir, quand un gros soleil rouge pointe à l'horizon et que, du haut des minarets, les muezzins en finissent avec la cinquième prière, la soirée égyptienne commence. Mohamed lâche le gouvernail et sangle les voiles le long du grand mât. Ali, le cuisinier, impeccable dans sa galabieh blanche, dispose des olives et des poivrons marinés sur le plateau de cuivre de la table basse. L'air est tiède, la nuit étincelante. Moment magique. Après le dîner, personne ne résiste aux succulentes pâtisseries aux amandes et au miel. Et la soirée se termine par une initiation à la chicha, la pipe à eau égyptienne.
Dans les souks, on marchande le soir, à la fraîche. D'escale en escale, on passe une bonne partie de la journée sur le pont supérieur à paresser dans les transats et admirer les paysages qui défilent doucement. L'après-midi, on s'essaye au jacquet avec Mohamed ou Ali. C'est aussi le moment d'apprendre quelques mots d'arabe, bien utiles dans les souks ou lors des visites de site qui se succèdent : Esna et son fameux temple dédié a Khnoum, dieu de la création à tête de bélier ; Edfou et le grand temple d'Horus ; Köm Ombo, en surplomb de la vallée du Nil, dont la construction remonte à l'époque où des pharaons grecs (!) régnaient sur l'Égypte. Enfin, quelques jours après, c'est l'arrivée à Assouan, somptueuse au milieu des palmiers et des felouques qui valsent autour des petites îles. Changement de décor et ambiance africaine dans le souk plein de bruits, de couleurs et de senteurs soufrées. Les étals croulent sous les épices venus du Sud, les sacs en cuir soudanais et les tapis bédouins. On marchande le soir, à la fraîche !
Deux jours plus tard, de retour d'Assouan, la "Vivant Denon" se paye le luxe d'un passage devant Louxor et ses temples. Puis, toutes voiles dehors, princière, elle vient s'immobiliser le long de son quai, sous les grands arbres. Paisiblement, comme il y a un siècle.

(Retour) Retour...

Envoyer un e-mail